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« Foucault Art Work » : 24h chaos

SURLERING.COM - CULTURISME - par Claire Fercak - le 18/10/2004 - 0 réactions - Facebook Twitter Wikio print.jpg, 760B

Soirée. Intentions esthétiques troubles, fins philosophiques mutilées, déclaration d'amour indigeste. Oh, « i love Foucault, i love F, I love MF », and I love you so ! Non-évènement artistique, c'est un culte bouffon que nous a proposé Thomas Hirschhorn au Palais de Tokyo à l'occasion du vingtième anniversaire de la mort de Michel Foucault. Retour sur l'échec de la nuit blanche parisienne.

Hirschhorn, pour le pire

« Power, knowledge, prison, madness, cogito, etc. » sont les tags à outrance échoués sur le « Foucault-Map ». L'ouvrage contemporain de Hirschhorn se présente comme un  amas de collages de photos, d'extraits de textes supposé nous faire pénétrer dans les pensées sinueuses, contradictoires et asystématiques de Michel Foucault. Ce n'est là que le premier échec. Le « Foucault-Map » n'est qu'une partie de l'installation créée à l'occasion des 24h dédiées à Foucault au Palais de Tokyo.

L'ensemble se présente comme un squat faussement dégradé, déclaration d'admiration compulsive, caricaturale « for the love of Foucault ». Les graffitis de mots d'amour écarlates et obscurs sont reproduits de tout côté, superposés, entassés autour de canapés usés, blêmes éventrés. Dans la salle « souvenir-shop », il est interdit d'acheter (mais le voudrait-on ?) des T-shirts, porte-clés, coquetiers décorés de façon enfantine à l'effigie de Foucault. Encastrés péniblement, peu visibles et dans l'inconfort, les magnétos et bornes audio qui diffusent les documents (images, vidéos, documents sonores, cours, entretiens, conférences, etc.) permettent de suivre les programmes de manière individuelle et d'échapper au désordre ambiant. Profusion de photos d'hommes nus en érection. Masturbation solitaire ou à plusieurs mains. Est-ce là un éclaircissement sur la vie [homo]sexuelle du philosophe ?
On se refuse obstinément à croire qu'elles servent une intuition approximative et grotesque du rapport de Foucault à la sexualité et aux liens entre instances morales et domaine privé. Parce que tout dans l'oeuvre de Foucault est éminemment complexe, toujours en nuances, jaillissant de perceptions originales. A moins que ces photos très ordinaires, triviales, n'illustrent une provocation - attendue, commune, fictive -, imitation molle de la transgression inhérente et décisive foucaldienne.

Reste, pour souffler un moment, expulser les lieux (trop) communs en opposition décisive avec les écrits et actes de Michel Foucault, un espace. Une pièce intéressante, remarquable par ceux qui l'animent : l'auditorium. Construit au centre de l'installation, il accueille les interventions des 24 invités écrivains et philosophes qui se succèdent pour des lectures, débats, conférences sur des thèmes foucaldiens. Mais ils ne sauvent pas l'incongruité de cet environnement clos. S'il est le mime d'un cerveau en action, il est démuni des explosions sensibles, éclairées et innovantes de Foucault. Cette profusion de sens dans la brièveté du bouleversement d'une pensée.

Foucault artiste... Oui, mais où ?

« Il ne s'agit pas de faire une exposition sur Michel Foucault. Il s'agit pour moi de montrer, d'affirmer, de donner forme au fait que Michel Foucault était un artiste. [...] La philosophie c'est de l'art ! [...] La philosophie cruelle et impitoyable. [...] Je veux que le public soit transformé de l'expérience «Foucault Art Work », qu'il capte le pouvoir, pas qu'il comprenne. » [1]

Comprenons bien qu'il s'agirait de saisir l'urgence des écrits de Foucault dans sa nécessité et sa force vive immédiate. De dépasser le document afin d'établir un lien primitif, délivré de tout verbiage institutionnel et académique, avec l'impulsion esthétique, féroce préalable à l'ampleur du travail de l'auteur de « l'Histoire de la folie » et « Les Mots et les choses ». Si l'ardeur ambitieuse de Thomas Hirschhorn dans cette lettre manuscrite est une prémisse prometteuse à nos attentes émotionnelles d'une vision inédite de Foucault, elle déçoit d'autant plus.

Loin d'être unique comme il nous l'annonçait, son environnement détérioré est sans intérêt. Sans pouvoir, sans finesse, il n'y a rien à comprendre, et si peu à regarder. On se met à chercher des éléments, non plus pour saisir le corps de la langue du philosophe artiste, puisque Hirschhorn affirme qu'il « ne connai[t] pas la philosophie de Foucault » [2], mais pour comprendre l'objet d'un tel échec. C'est en profane, comme Michel Foucault lorsqu'il écrit « La peinture de Manet », qu'Hirschhorn se jette fébrile dans son projet, et s'expose à Paris, clownesque, amenuisé, sous un but complètement manqué. Il n'a pas le talent intuitif qu'avait Foucault pour replacer les savoirs, les sciences, les énergies sexuelles dans des perspectives inédites.

Pourquoi avoir dissipé l'apport fondamental de l'a priori concret de Foucault, essentiel dans l'évolution du questionnement philosophique ? Cet a priori historique, jamais abstrait, ni au-delà de la réalité humaine et du caractère social, qui détermine non pas les connaissances possibles comme celui de Kant, mais les conditions qui rendent les connaissances et les savoirs possibles. Rien ne vient suggérer non plus les préoccupations foucaldiennes de conscience et désirs individuels. Par opposition aux pratiques collectives du pouvoir politique, social, médical et moral qui aliènent et normalisent. Aucun élément n'insiste sur le Foucault de « L'usage des plaisirs » et du « Souci de soi » qui propose une esthétique de l'existence liée à une éthique personnelle et originelle. Là où Foucault rend problématique des choses simples, familières, déborde les acquis admis, construit des analyses non immuables ni figées, Hirschhorn, tout en généralité et poncif, échoue à nous montrer le pont entre art et philosophie, et passe à côté de son propre désir artistique.

Claire Fercak

[1] Thomas Hirschhorn, lettre manuscrite présentant « Foucault Art Work »
[2] Thomas Hirschhorn, lettre manuscrite présentant « Foucault Art Work »



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Ring 2012
Claire Fercak par Claire Fercak

Chroniqueuse culture Ring de 2003 à 2005.

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