Sur le Ring

FRANCE ]

Dissolution de conscience

Dissolution de conscience

Le Ministère de l'Intérieur a dissous le groupe de supporters des Boulogne Boys. Sous les hochements hâtifs d'une assemblée manichéenne.

Certes, les Boulogne Boys ne sont pas des enfants de ch½ur. Certes, la banderole dont ils auraient permis la confection et le déploiement, toute inutile, gratuite et méchante, pouvait choquer, blesser. Mais permettez qu'une opinion dissonante ait le courage de s'exprimer dans ce concert d'applaudissements malaisés et bien souvent mal informés. Vérité en deçà des Pyrénées, mensonge au-delà...


Retour en arrière. Les inscriptions injurieuses n'ont pas attendu le 29 mars 2008. Dans la même décennie, quelques énergumènes lyonnais abaissaient leurs voisins stéphanois à des « ordures consanguines », après avoir insulté leurs familles : « Les Gones inventaient le cinéma, quand vos pères crevaient dans les mines. » Est-il besoin de rappeler l'aveuglement d'époque, Ligue professionnelle et classe politique mêlées ? Selon que vous serez puissant ou misérable ...


Non pas qu'il faille graduer l'abjection sur l'échelle du pire ou chercher à excuser la faute par la réciprocité antérieure d'autrui. Mais les banderoles existent depuis le berceau du football. L'agressivité s'y est développée en même temps que les enjeux financiers, les rivalités régionales et le sentiment d'appartenance à un groupe de pairs. Elles participent d'un folklore, d'une provocation d'avant-match. Le jeu du sport ne peut occulter la compétition, et son affrontement inhérent. Pourquoi a-t-on sanctionné cette banderole et ce club ? Qu'est-ce à dire ? Que la liberté d'expression vaut pour les rencontres sans envergure, sans retransmission télévisée, sans Président de la République ? Que l'incitation à la haine soulève une indignation intermittente ? Deux poids, deux mesures...


Notons que l'organisateur de la finale de la Coupe de la Ligue est le premier responsable de l'incident. Qu'à pousser l'argumentation juridique à son extrême, la LFP devrait se condamner. Au royaume des pleutres, seuls les bruyants sont fautifs. Alors la France a découvert, révoltée, aux treize et vingt heures, que des monstres investissaient les tribunes de la capitale. On décida, dans la déferlante, fort du soutien populaire, de les envoyer au bûcher. Aura-t-on éradiqué par là-même toute la violence et le racisme des stades ? Aura-t-on coupé l'herbe sous le pied des « fights », des « ho ! hisse ! enculé » et des agitateurs de tous poils ? Confère-t-on au seul bout de tissu un pouvoir mortifère ?


Le virage est l'âme d'un stade, la résonnance d'un peuple. Sans ambages, on a coupé un bras du Parc des Princes. Les Boulogne Boys existent depuis 1985. Les individus les plus incontrôlables sont situés plus bas, dans les zones rouges R1 et R2, aujourd'hui clairsemées. Le pan boulonnais est pénalisé par quelques inconscients, coupables d'avoir fait comme les autres, au mauvais moment, au mauvais endroit. Et si quelques membres du gouvernement baignaient dans la corruption, dissoudrait-on le gouvernement tout entier ? A vouloir faire briller l'assistance, on oublie de nettoyer le jardin vert, les menaces à l'arbitre, et le pré carré des dirigeants, encouragés par des sanctions fantômes à provoquer l'adversaire et mettre en doute l'intégrité des hommes en noirs. L'exemple du foot d'en haut fait pâlir.


N'en déplaise à Pascale Clark et autres diseurs de conscience, qui confondent les bras lancés en avant au gré des « Pa-Ris-Saint-Ger-main » avec des saluts nazis, les Boulogne Boys n'ont pas commis de crime qui eût permis de les bouter hors d'une enceinte sportive et de célébrer, en chantant, l'extinction d'une tribune. Madame Alliot-Marie n'a jamais dû mettre les pieds dans le Kop Of Boulogne. Elle y aurait découvert la ferveur, une ambiance à nul autre pareil scellée par le vibrant écho d'Auteuil. A moins que ce ne soit trop populaire. Qu'on augmente le prix des places, qu'on entasse des bourses aisées dans les travées, et, l'hypocrisie aidant, qu'on se réjouisse d'avoir écarté des stades les comportements déviants.


Dans un mélange d'acharnement médiatique, d'empressement et de confusion, le procès couru d'avance des Boulogne Boys a accouché d'un consensus condamnable. Sans interlocuteur, le club parisien jugulera plus difficilement les soubresauts épars. Et bientôt, de nouvelles banderoles, de nouvelles insultes vociférées ailleurs en France passeront sous silence, sans qu'auteurs ni associations ne soient inquiétés. Un goût d'injustice et d'amalgame perle sur le palais du sensationnalisme. L'Etat a voulu montrer qu'il était fort. Qu'il pouvait agir vite, et bien, contre le mal. Les mains sont lavées, le méchant loup dépecé, mais l'équité entachée.


Emmanuel Bojan