Sur le Ring

FRANCE ]

François Bayrou est-il aussi Tyler Durden ?

François Bayrou, chef d'une démocratie chrétienne à la française, a des rêves de grandeurs. Lors des élections présidentielles de 2002 le petit François avait trouvé grâce aux yeux des français en giflant en petit beur qui lui faisait les poches, dans une banlieue chaude. Cinq ans ont passé. Les temps ont changé. Momo a maintenant 17 ans, fait beaucoup de sport et pèse 120 Kg. Et que du muscle... Bayrou osera t-il lui accorder une revanche sur le Ring ? Bayrou va t-il totalement lâcher Jésus-Christ ? Bayrou a t-il vendu son âme au diable ?


David Kersan - TDR

François Bayrou est-il le Chirac de 1995 ou le Chevènement de 2002 ? Selon un sondage IPSOS pour le Point du 8 février, le président de l'UDF progresse de 2 points et obtient 13 % des intentions de vote, juste après Nicolas et Ségolène. Encore plus fort pour BVA, il l'emporterait au deuxième tour face à la candidate socialiste !

L'ancien ministre de l'Education Nationale semble offrir une alternative, celle du centre. Alors, lorsque la gauche et la droite se confondent dans l'esprit des électeurs et parfois même dans celui des candidats, isoler les valeurs du centre n'est pas une mince affaire.

D'abord, le titre du roman : UDF, l'union pour la démocratie française. Le centre est donc démocrate, mais avant tout humaniste, « pour qui aucune idéologie, aucun appareil, aucune organisation sociale ne peut avoir plus de valeur que l'homme ». Un brin démagogique, cette formule nous invite à redéfinir deux concepts politiques trop souvent identifiés comme une seule et même réalité : la démocratie et la république. Le premier, forme de gouvernement dans laquelle la souveraineté appartient au peuple, et le second, forme de pouvoir où le chef de l'Etat n'est pas le seul à détenir le pouvoir 1.

François Bayrou semble plus démocrate que républicain au sens de la Vème République, la nôtre ou peut-être d'avantage celle du gaullisme. Taillé sur mesure pour et par le « grand Charles », le costume demeure cependant trop étriqué pour 60 millions de Français. D'où le désir de réforme de l'UDF qui jette les bases de la VI ème république, la plus moderne possible puisqu'elle est le fruit des toutes dernières avancées scientifiques. Clone de sa soeur aînée, la seule différence est l'introduction d'une pointe de proportionnelle dans le mode d'élection des représentants législatifs. Un projet un peu tiède pour celui qui veut « rendre la république à la démocratie ».

C'est dans cet esprit de « réforme » que François Bayrou affiche sur le site de l'UDF sa volonté d'être le porte-parole des citoyens, de la volonté générale. « Rude combat » souligne avec lucidité le candidat, mais « on appelle cela l'Espoir, ou l'Espérance ». Synonyme de « croyance », le vocabulaire utilisé n'est pas anodin : le « E » majuscule est dans le texte, et connote de fait l'appartenance chrétienne du présidentiable.

Un Chrétien éclairé ?

Car l'UDF n'est pas seulement le parti de la démocratie, c'est aussi par tradition celui de la démocratie chrétienne et laïque, tel que le voulurent ses fondateurs Lecanuet et Servan-Schreiber en 1978. Pour l'héritier, « la laïcité, c'est le toit de la maison de France ». Il se démarque de Nicolas Sarkozy qui veut changer la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l'Etat. Homme d'Etat et homme de foi, le candidat nous explique dans quel matériau « la clé de voûte de la société française » doit être forgée : il propose ainsi de donner une réalité au concept de laïcité en avançant des mesures laïques comme la mise en place de baux emphytéotiques (longue durée) accordés par les collectivités territoriales pour la construction de mosquées. Pour l'ex-ministre de l'Education Nationale, auteur de la circulaire interdisant à l'école les signes religieux ostentatoires, « la laïcité est le respect des cultes » et non pas des religions comme le pense son adversaire PS. C'est la distinction entre la pratique et la théorie qui est au centre du débat. Dans cet esprit où « la laïcité est au centre de la démocratie française », il apporte son soutien à Charlie Hebdo jeudi dernier dans l'affaire des caricatures de Mahomet au nom de « la liberté d'être acide ». Rire de Dieu ou des Dieux est plus qu'une liberté, c'est une nécessité qui ouvre le débat ; par opposition, se moquer de pratiques religieuses compatibles avec la loi relève du sectarisme. Si Dieu a le sens de l'humour, c'est parce qu'il a, dans sa toute puissance supposée, les moyens de se défendre ; ses fidèles, qu'ils soient chrétiens, juifs ou musulmans, voire même « libres penseurs »2, peuvent êtres susceptibles car ce sont des hommes, cette espèce animale caractérisée par sa tendance à imposer à ses semblables sa façon de croire, de penser ou de poser la vérité. Et c'est paradoxalement celui-là même en proie au doute qui refuse à son prochain la possibilité d'être contre, qui voit dans le dogmatisme dicté la seule voie pour se rassurer lui-même.

François Bayrou évoque à son endroit au sujet de l'homoparentalité cette dérive propre au croyant : « Pendant longtemps, j'ai eu du mal à parler de ces sujets. J'étais « coincé » comme on dit. Le poids de mon catholicisme faisait de moi une espèce d'ennemi aux yeux des homosexuels ». En se positionnant pour le droit des homosexuels à l'adoption simple, et non plénière, le candidat à la présidentielle nous propose une démocratie chrétienne « light », un cocktail catho allongé au jus de fruit laïc. Début 2005, le président de l'UDF argumentait son opposition à une référence aux racines chrétiennes de l'Europe dans la constitution européenne 3. Le professeur agrégé de lettres anciennes reconnaît le poids du christianisme dans la construction historique du continent tout en soulignant que « le socle de l'Europe est tout autant un socle de contestation du christianisme ». L'héritage pluriel d'Athènes, de Rome, des Juifs, de l'Islam, en passant par les lumières est ainsi évoqué, et c'est l'Humanisme qui, pour le démocrate-chrétien, est le « vrai nom de l'Europe ». Et François de nous faire un petit cours de philosophie du droit, en affirmant qu' « une constitution, c'est une loi supérieure aux autres lois ». À quelles autres lois ? À « l'autorité dogmatique » des religions. Parler de supériorité, c'est mettre sur le même plan les lois spirituelles et les lois temporelles, c'est réactiver dans la sphère politique des processus de croyance inadaptés. On aurait préféré le terme de priorité, priorité de la constitution pour articuler la vie sociétale dans toutes ses manifestations, religieuses ou non. L'Europe devient sous sa plume « la liberté de croire et de penser ». On aurait préféré une Europe où l'on pense avant de croire !

Le candidat de « l'extrême centre » ?

François Bayrou est-il chrétien avant d'être laïc ou laïc avant d'être chrétien ? En novembre dernier, le magazine Famille chrétienne soulève la question, en lui rappelant que certains à l'UDF l'accusent de brader l'héritage chrétien. Le présidentiable ne revendique qu'une seule étiquette : celle du centre. En mai dernier, il stigmatise à l'assemblée l'hémiplégie politicienne : « À gauche, l'interdiction formelle de parler avec la droite, et même interdiction écrite de travailler avec le centre... À droite, interdiction formelle de travailler avec la gauche... » Cette interdiction ne vaut pas pour le centre, si l'on prend en compte les récents ralliements à l'UMP de personnalités de l'UDF telles Pierre-Christophe Baguet (député des Hauts-de-Seine) en octobre, et dernièrement André Santini (lui aussi député des Hauts-de-Seine !) François Bayrou a affirmé dimanche que le ralliement de ce dernier n'avait « aucune importance », affirmant « penser » que le maire d'Issy-les-Moulineaux avait fait l'objet de « pressions ». La tentation est forte de voir en François Bayou un « bailli » moderne, titre donné dans l'Ancien Régime aux représentants du Roi ou du Prince chargés de recevoir au nom de la couronne les plaintes du peuple contre les seigneurs.  Mais l'abus qu'ils firent de leur puissance obligea les rois à la réduire, et vers le XVIe siècle, ils n'étaient plus que des officiers de justice. Le « seigneur des Hauts-de-Seine » semble tenté par cette solution préventive !

Nietzsche disait du christianisme : « c'est Platon pour les enfants ». La campagne présidentielle ressemble aujourd'hui à une comptine : Papa à l'UMP, Maman au PS, et Tonton à l'UDF, ce parrain (au sens religieux et non pas mafieux) rassurant, tantôt d'accord avec l'éducation du père, tantôt avec celle de la mère. En 2002, nous avions affaire à François « Bayou », « étendue d'eau stagnante formée par les bras et méandres du Mississippi. Courant très lent, non perceptible, il va vers la mer (la gauche) à marée basse et vers l'amont (la droite) à marée haute ». En 2007, François « Bailli » 4 veut devenir le tuteur du peuple français. Il se bat contre les parents légitimes, fustige leur éducation négligente, voire malveillante, et revendique son droit à l'adoption de l'enfant-citoyen. Il se place de fait sur une ligne rhétorique proche de celle des extrêmes : les français en ont assez de l'alternance gauche/droite, ils veulent du changement et de la transparence. Président de « l'extrême centre », François Bayrou ? N'exagérons rien, puisqu'il se distingue des révolutionnaires racistes ou trotskistes en proposant « la révolution civique », forme de garde alternée : une gouvernance d'union nationale capable de rassembler des personnalités de droite, de gauche et du centre.

Quoi qu'il arrive, le président de l'UDF a déjà un supporter de premier ordre, l'archevêque de Paris, André Vingt-Trois. Selon le Canard Enchaîné  du 18 décembre dernier, lors de la traditionnelle messes parlementaire, « méprisant ostensiblement les membres du gouvernement, il (André Vingt-Trois) se dirige vers Bayrou et, à la surprise générale, glisse à l'oreille de ce dernier : "On va les taper, hein, on va les taper ! "». Si Bayrou veut convaincre les Français qu'il s'appelle François et non Christian ou Emmanuel, l'Eglise catholique n'a pas oublié que dans « démocratie chrétienne », il y a « chrétienne ».

Willy Gardett

1 Définitions du Robert.
2 C'est par ce terme que Nietzsche définit les athées du XIXe siècle, nouveaux croyants qui vouent un culte à la science, à l'Etat, ou à toute autre idole moderne, et convaincus de s'être affranchi de l'aliénation religieuse. Le philosophe oppose aux « libres penseurs » les « esprits libres », athées de rigueur, qui refusent la morale judéo-chrétienne non pas au nom de la morale des Athées, mais au nom d'une véritable éthique personnelle. La morale se départ de l'éthique en ce que la première est un ensemble de lois dogmatiques, et la seconde un ensemble de valeurs toujours soumises à l'esprit critique de son créateur.
3 Réponse de Bayrou à Barnavi (historien israélien) dans Le Point du 12.01.05.
4 Dans l'ordre de Malte, on donne le nom de baillis à des dignitaires supérieurs aux commandants et inférieurs aux grands prieurs. La devise de l'ordre est Tuito Fidei et Obsequium Pauperum, « défense de la foi et assistance au pauvre ». La première règle est de « Protéger la foi, secourir les indigents, accueillir les sans-logis, soigner les malades et ½uvrer pour la paix et le bien dans le monde. » La devise, un brin utopique, de l'UDF ?