
Il flotte sur cette campagne électorale un parfum de Jack Lang ; le vide s'y installe et s'y vautre avec une constance qui n'a d'égale que l'obstination de la « frétillante endive frisée » à squatter le petit écran. La vacuité incantatoire se redouble néanmoins chez celle qui reçut le très ostensible soutien de l'éternel lifté, ceci expliquant certainement cela - ou inversement. Le spectre du rien hante la Madone du Poitou ; la forme vide se gonfle d'un numéro de cirque où priment la fête et la joie ; elle ne dit rien, mais elle le dit bien.
En témoigne cette surréaliste déclaration à la presse qu'offrit gracieusement la Dame en blanc, et que l'excellent Hervé Resse épingla il y a peu dans un non moins excellent billet. Ivan Levaï lui-même, habituellement si courtois, ne put s'empêcher de s'inquiéter de ce degré proche du zéro qu'atteignit la candidate PS, certainement inspirée en cela par l'hôte de la place des Vosges mais non moins inquiétant pour autant. De quoi s'agit-il ? Très simplement d'une déclaration à la presse, à l'issue d'une connerie participative, où chaque militant avait eu la joie d'échanger avec son voisin l'idée qu'il avait déjà, lors de laquelle Royal déclara ceci :
« Il faut que ce soit ludique, a-t-elle dit, pas trop lourd, pas trop empesé. Il faut que ce soit gai et qu'il y ait de la convivialité. Il faut mettre de la culture, de la poésie et ne pas hésiter pour cela à faire intervenir des intermittents du spectacle... Cherchez des lieux sympathiques, pour que les gens aient du bonheur à se retrouver ensemble. »[1]
Ah, « de la gaieté avant toute chose et pour cela préfère la mère »... Je n'ai rien à dire ? Oui, mais je le dirai dans la joie, dans la communion populaire, dans l'impératif festif ; tout Royal est là-dedans, dans cet improbable syncrétisme entre le frivole fluo façon Jack Lang et ce résidu girl-scout façon « joie joie joie youkaïdi youkaïda » ; les « vraies gens » sont dans la misère ? Offrons-leur un défilé de chars fluos et de confetti aériens ; le Liban ? Le Darfour ? Israël ? Envoyons-leur Jeanne Moreau leur jouer la vie de Marguerite Duras, nantie de quelques intermittents en grève - ce sera toujours ça d'économisé pour ces peuples qui souffrent suffisamment ainsi...
Les banlieues ? Mais voyons, c'est la poésie qui en réglera les problèmes.
« Bonjour, jeune, je viens régler tes problèmes en te récitant un vers de René Char. »
« oué vas-y bouffon ! Va niquer ta reume fils de pute ! Après le Kärcher, tu m'envoies les chars ! Ptain, on est où là ! »
« Oui, jeune, je te respecte dans ta poéticité mais daigne écouter ma douce mélopée : « Dans le chaos d'une avalanche, deux pierres s'épousant au bond purent s'aimer nues dans l'espace. L'eau de neige qui les engloutit s'étonna de leur mousse ardente. » René Char. As-tu encore de la haine envers la société après cela ? »
Cette sainte méthode, porteuse de tant d'amour et de joie partagée, ne pouvait s'arrêter là ; la sainte femme poursuivit en ces termes :
« Pour attirer dans nos débats des Français qui ne sont jamais venus à nos réunions, inventez des produits, comme certains ont commencé de le faire. Utilisez des bouteilles avec des étiquettes Ségolène, des petits badges, des petits noeuds dans les cheveux pour les enfants », a-t-elle conseillé en riant, avant d'expliquer : « l'idée, c'est que nos débats puissent se démultiplier, en mille petites micro-réunions de quartiers. Dans les rues, dans les bistrots, dans les appartements. Il faut aller dans des endroits inhabituels, là où se retrouvent les gens. Il peut y avoir des tentes itinérantes, pour aller dans les quartiers populaires. »[2]
Ah braves gens, ouvrez les rideaux et les fenêtres que la Lumière entre dans vos foyers ; l'Astre solaire éclaire vos âmes, comme la bouteille Ségolène étanche vos soifs. Que mon nom orne vos poitrines, que les petites têtes blondes se garnissent de n½uds à mon effigie ; que nul endroit de France ne soit indemne de ma présence, que nul village n'ignore que je suis venue apporter la Lumière blanche et céleste. Et là seulement s'accomplira la prophétie, la « communion » (sic) des êtres, la « communion » des vraies gens. La tente du pèlerin viendra jusqu'à vous, afin que vous veniez jusqu'à Moi.
Tout se passe comme si se mettait en place quelque chose de l'ordre de la divinité, du salut, de la pureté salvatrice mais d'une pureté joyeuse, festive, une sorte de religion du salut dont le Jack-Languisme constituerait le rite et le culte ; pourquoi ne pas alors relire le « ségolisme » et ses déclarations joyeuses à l'aune de cet improbable alliage électoral ?
La fille de Dieu et les experts de la vie quotidienne
En vérité, en vérité je vous le dis, une Sauveuse vous est née ; prenant pitié des hommes, Dieu envoya sur terre sa fille - parité oblige - découvrir les doléances de son peuple. Dieu se fit chair, Dieu se fit oreille, et alla écouter les vraies gens : « Ecoutez attentivement, les mots que disent les gens, à côté de vous, dans votre famille, chez vos voisins, chez les commerçants, notez-les, parce que là est la vérité de ce que les gens pensent. »[3]
Et la fille de Dieu prit des notes ; « ah oui, vous pensez ça ? hummm, c'est très intéressant ; ah oui, ça alors, d'accord ; comment ? « vie chère » ? Ah oui, mais ça, les marchands du temple, c'est pas donné hein ; comment, « marre de tous ces technocrates à Rome qui décident de tout » ? Ah oui, il faut dire que Trichetus est responsable de tous les maux de la Ga(u)lilée. La banque centrale ? Ah oui c'est mal aussi ça. De l'insécurité ? Vous en faites pas ma bonne dame, maintenant c'est direct sur la Croix quand ils sont pris. Enfin une bonne chose ? Oui ma bonne dame... Non, ne me touchez pas s'il vous-plaît. Non pas touche ! Aaah, depuis que je vous parle petites gens, que je vous découvre, je constate avec stupeur que c'est dans vos propos que se trouve votre pensée, que dans ce que les gens disent que se trouve « la vérité de ce que les gens pensent. » C'est incroyable, allons fêter ça ! »
La guérison de l'abstentionniste
Et elle s'en alla, tout de blanc vêtue, splendide, rayonnante, souriante, sympa quoi. Sur sa route, néanmoins, se trouvait un pauvre homme, qui vivait dans la misère depuis plusieurs années ; Dieu s'arrêta. « Qui es-tu toi qui oses gâcher ma fête ? »
« Je suis juste un pauvre père de famille, au chômage depuis 5 ans, avec 3 enfants à élever. Alors, moi, la politique, vous savez, je ne vote plus ! »
Elle le fusilla du regard mais, s'avisant de la foule autour d'elle, lui fit un présent : « Voici un « kit participatif »[4], lui dit la fille Dieu. Tu as là un diaporama, un dvd de mes photos en bikini, et « un petit carnet à spirales pour tout noter des désirs d'avenir des Citoyens. »[5] L'homme la regarda, éperdu d'admiration, et courut acheter à crédit un lecteur dvd pour y contempler les formes divines de la Sauveuse. Et s'inscrivit sur les listes électorales.
La Cène
Ayant ainsi brillamment résolu les problèmes de cet homme par ses conseils avisés à la fille de Dieu, Jack, le fidèle disciple rappela qu'il était temps de passer aux choses sérieuses. La fille de Dieu acquiesça et l'on organisa sur le champ un somptueux « banquet participatif » ; y étaient conviés tous les disciples - mais uniquement les disciples - la « fille du citoyen » ayant pris soin de placer le fidèle Jack à sa droite. On y chantait, on y dansait, on y lançait les restes de poulet aux petits êtres errant à ras de terre ; un petit Rocard put ainsi attraper au vol un os usagé, tandis qu'un Kouchner hiératique rêvait qu'on lui lançât un reliquat de riz - blanc, de préférence. On égorgea un Fabius ; ce fut l'apothéose. Devant l'euphorie collective, Dieu improvisa un texte rédigé par Jack peu avant :
« Notre campagne doit être sérieuse, joueuse, belle, créative, imaginative et gagnante »[6]
Grisé, Jack ajouta « une campagne gagnative ! » ; on exulta.
Le Baiser de François
Soudain, la fille de Dieu s'assombrit : « En vérité, en vérité je vous le dis, l'un de vous me trompera, et m'a déjà trompée. » Sur ce, un des disciples se leva, et déposa sur les lèvres divines un baiser maladroit. « Ainsi c'est toi François, qui me trompes » lui lança la fille de Dieu. « Ehé », fit celui-ci, un peu gêné[7]...
[1] cf. La chronique d'Ivan Levaï.
[2] Ibid.
[3] Ibid.
[4] sic !
[5] Si, mais si, elle l'a dit.
[6] Ibid.
[7] Pour la suite de l'histoire, cf. Sexux politicus...