Sur le Ring

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Techno : Minimal Nation

La minimal techno, c'est le son synthétique de la techno actuelle,
électrique, sinusoïdal et crépitant de signaux futuristes. Il émerge du tunnel de l'underground electro made in Detroit pour diffuser ses nanodrones gris métal dans toute l'Allemagne réunifiée. De son centre de contrôle berlinois, il contamine les pays voisins, se téléporte à Tokyo, Mexico, Vancouver, Melbourne and co. Pour revenir sur l'aventure de la Minimal Nation, on vous a décryogénisé Tremeur Couix, parti passer ses
vacances à bord d'un vieux module orbital russe, au-dessus du Pacifique. Das war wunderschön !!!

Comme un organisme en mutation accélérée, la musique techno se régénère sans cesse, adoptant des formes mouvantes et hybrides. Il arrive que certaines d'entre elles se stabilisent, s'éloignant de la matrice pour tracer leur propre route. House, breakbeat, trance goa, drum'n'bass, electronica, ambient, hardcore... La liste est très longue et la jeune histoire de la musique techno compte déjà un certain nombre de styles qui, très à la mode durant une saison, ont ensuite sombré corps et biens. Quant à la minimal techno, elle tient une place un peu spéciale dans ce panorama. Il y a trois ou quatre ans, elle est devenue un genre très apprécié au point de résumer la techno aux oreilles de beaucoup. Son atout : être très proche de l'esprit originel de la musique électronique.

L'essence m de la techno [0]

Plus qu'un style musical enfermé dans ses codes, la minimal techno renvoie à une certaine manière de composer de la musique électronique. C'est une forme épurée de techno, fondée sur une esthétique minimaliste : recours parcimonieux aux instruments, accent mis sur la construction rythmique, recherche du synthétisme sonore. Le minimalisme, d'abord cantonné au style techno, a peu à peu contaminé d'autres genres, de la house à la jungle en passant par l'ambient et l'expérimental. Le point commun entre toutes les productions «  minimales » est un travail minutieux sur les strates sonores, un ciselage de la structure rythmique, une fusion réussie de tous les inputs sonores.

Johannes Heil, Akufen, Cristian Vogel, Steward Walker, Cabanne, Ark, Ricardo Villalobos, Oliver Ho, Steve Bicknell et beaucoup d'autres mènent la danse aujourd'hui en explorant les possibilités d'inventivité qu'offre l'esthétique minimale. Héritée de l'école minimaliste et répétitive de Terry Riley, Steve Reich et Philip Glass, celle-ci a été absorbée et recyclée par les inventeurs de la techno underground. Son influence est audible dans les premières compositions techno ; elle se répercute dans les productions actuelles en échos plus ou moins lointains. Ainsi la minimal tech a ses initiateurs, qui se confondent à l'origine avec les pionniers de l'électronique. Leurs disques sont le plus souvent made in Northern Amerika et au départ sortis à quelques centaines de copies sur de petits labels. Citons M-Plant, Underground Resistance, Hardwax, Black Nation, Axis, Probe, Plus 8, Chain Reaction, Basic Channel et Matrix.

Une musique minimale, des moyens de diffusion réduits, le do it yourself comme philosophie et c'est parti pour une nouvelle conquête de l'Ouest ! Ou plutôt de l'Est, puisque la techno, née aux USA, s'est diffusée en Europe en (re)traversant l'Atlantique. Aujourd'hui, la vitalité de la scène germanique, qui fait des émules un peu partout en Europe, mais aussi en Asie et en Amérique latine, fait résonner de ce côté-ci de la planète une réponse à l'apport des pionniers de Chicago et Detroit.

Le vortex de Motorcity

Vers le milieu des années 80, la techno et la house apparaissaient dans leurs formes modernes. Faute de moyens, les pionniers du genre se servaient alors pour composer de deux ou trois synthétiseurs bon marché et d'une boîte à rythmes. Ni samplers ni logiciels de programmation, tous ces outils de home studio n'étaient pas encore accessibles. De fait, les productions restaient minimales parce que la technologie musicale l'était aussi. On sait que la création sans certaines contraintes matérielles et/ou auto-imposées n'aboutit que rarement à une réalisation artistique digne d'intérêt. Austérité donc, et de sublimes réussites, pour une poignée d'anarchistes nord-américains, les démiurges de cette musique baptisée « techno », née du télescopage entre le funk de George Clinton et l'électronique cosmique de Kraftwerk.

A Detroit City (sorte de ville sainte de la techno), Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson, les trois figures mythiques du genre, mettent en orbite les premières fusées techno house. Leur influence est encore présente aujourd'hui chez les musiciens « electro », appellation générique qui remplace souvent « techno » pour désigner les diverses formes de musique électronique. Toujours à Motorcity [1], Mike Banks et Jeff Mills créent le label Underground Resistance, connu sous l'acronyme « UR ». Juste coïncidence, quand on sait que le terme allemand « Ur » signifie « origine ». Ces résistants du sous-sol cultivent une attitude de retrait social, rejettent l'establishment musical et défendent avec force une conception radicale de la musique, conçue comme une forme de guérilla urbaine. Une position libertaire et activiste qui a fait long feu, mais qui fait partie des mythes fondateurs de la techno. A force, on peut être agacé par cette panoplie usée de rebelles au « système », faisant de l'agit-prop en scandant « fuck to the majors » (du disque). Il reste qu'Underground Resistance a défini pour une bonne part l'esprit de cette musique. Leur influence est essentielle et la « génération » minimal techno se réclame d'eux, particulièrement de Jeff Mills et de Robert Hood.

Jeff Mills, DJ ex machina

Jeff Mills est de ces DJ stars qu'on ne présente plus, activiste des débuts et continuateur en solo d'une musique techno aux patterns distordus et funky. Si beaucoup ont tenté de singer ce son spécifique, peu sont parvenus à un résultat acceptable. Au final, quelques disciples émancipés et à leur tour véritables créateurs et puis la foule de petits clones qui surgit dans le sillage de tout artiste novateur. Après avoir lancé une charge sévère via UR avec « Mad » Mike (Banks) en élaborant quelques-unes des plus belles pièces d'artillerie de la techno naissante, Jeff Mills déploie ses talents de manière plus individuelle, créant ses labels Axis et Purpose Maker. L'un pour la recherche musicale, l'autre pour la production de tracks dédiés aux Dj's.

La première sortie d'Axis est d'ailleurs de facture très minimale. Intitulé H&M, Tranquilizer EP, ce disque est spartiate et futuriste, les morceaux Mutant Theory, Sleepchamber et 88 pulsant leur musique en ondes concentriques, sombres et hypnotiques. Le penchant de Mills pour le minimalisme est particulièrement frappant sur le numéro 8 du label, Cycle 30, Man from Tomorrow. Par une innovation technique servant l'intention artistique, une des deux faces du vinyle comporte une vingtaine de sillons fermés [2], chacun gravé d'une boucle musicale. Une fois le diamant inséré dans un des sillons, vous pouvez laisser le disque sur le platine pendant des heures, il tournera vraiment « en boucle ».

DJ magique, compositeur câblé sur les constellations célestes, Jeff Mills a défini une bonne part des paradigmes de la techno. De plus, il a et continue de pousser dans ses retranchements cette musique machinique, évitant le plus souvent l'abrutissement et la monotonie métronomiques. Parfois très conceptuel, Mills aime orienter sa musique cybersonique dans des directions inattendues. Un aspect philo et « arty » pas très éloigné des expérimentateurs sur laptops, amoureux de la recherche conceptuelle, du bruitisme et des atmosphères néo-ambient. Son influence sur la techno est donc majeure, son aura éclipsant quelque peu la vitalité de son comparse Robert Hood. Mais ce dernier a joué un rôle indéniable dans le déploiement de la minimal techno, son renouvellement et sa redéfinition régulière.

Robert Hood, minimal mastermind

Après avoir rejoint Underground Resistance en 1990, Robert Hood participe à l'essor de la Detroit techno en sortant l'album X-102 sur le label de Mills et Banks, ses mentors. Lorsque le collectif UR se dissout, Hood crée son propre label, Hardwax, qui lui permet de sortir des compositions plus personnelles. En parallèle, il continue de travailler avec Mills avec lequel il fonde le label Axis, où il sort un des disques culte de la minimal techno, Minimal Nation. Le LP contient entre autres le morceau Station Rider E, véritable météore orange « acid » qui tient presque en un loop de TB 303 [3]. Le track est d'une puissance phénoménale, grâce à une architecture parfaitement maîtrisée et une énergie toute futuriste.

En 1994, Rob Hood déplore le chemin que commence à emprunter sa musique : celui d'une « surcharge » croissante qui l'alourdit et tend à la rendre de plus en plus « inhumaine ». Pureté des motifs, recherche de la ligne claire, sobriété dans les tons, voilà l'esthétique qui caractérise le style minimal tech et que Hood s'efforce de défendre. Tout en préservant les aspects « classiques » de la techno, ses rythmiques et ses ambiances sonores, la techno minimaliste s'impose une économie de moyens. Celle-ci devient d'autant plus pertinente que la technologie évolue à grande vitesse, que le sampling s'est massivement installé dans les homes studios et que les musiciens électroniques ne peuvent plus se passer de leur ordinateur couplé à l'incontournable Cubase [4].

Pour beaucoup d'entre eux, il s'agit d'une évolution positive, mais pour quelques autres, ce changement est superflu voire néfaste. De fait, ces tenants du minimalisme veillent à nettoyer leur musique de tout ce qui peut l'encombrer, ils dépouillent leurs productions à l'extrême : une ligne rythmique et quelques samples ou boucles de synthés. L'objectif est de composer une techno réussie, i.e. qui allie l'émotion et l'intellect, tout en utilisant le minimum d'éléments sonores.

A ce titre, Robert Hood montre de nouveau l'exemple avec son premier album solo, Internal Empire, paru sur le label allemand Tresor. Le disque sonne nettement minimal techno et sa sortie en Allemagne n'est pas un hasard. Grands amateurs de minimal techno, les Allemands en produisent aussi en quantité industrielle. Un titre comme Minus est annonciateur de la « patte » germanique, très reconnaissable sur les productions récentes, sèche et peu évolutive. L'entrelacement des loops y est parfaitement maîtrisé et la répétition - toujours légèrement variée - des séquences s'avère très efficace. Hood maîtrise comme personne les figures de style de cet art électronique abstrait et minimaliste. Aujourd'hui Hood sévit sous le nom de Monobox, chez Logistic [5].

Réactions en chaîne

Les autre inspirateurs du genre minimal sont nombreux car les artistes techno ont le réflexe de se renouveler en écoutant ce que les autres font. Un procédé de création rémanent, avéré notamment par le recours au sampling, par la collaboration et le remixing. Au milieu de cette production protéiforme, on trouve quelques hymnes de minimal techno, quelques pièces rares créées dans l'ombre mais jamais rangées au musée. Parmi ces titres, aux côtés du déjà cité Minimal Nation de Robert Hood, il y a les fameux Spastik de Plastikman, Losing Control de Daniel Bell aka [6] DBX et M4 de Maurizio.

Le cryptique Maurizio s'est forgé un prénom en quelques disques linéaires mais puissants. De petites touches impressionnistes et un sens du groove surprenant, pas de grosses ficelles mais une extrême finesse dans les arrangements. Son travail est spécialement réussi sur M4, son quatrième EP. Deux titres à la progression tranquille, faits de textures sonores plutôt rêches alliées à une basse rythmique qui « drive » le tout de manière très efficace. Maurizio est minimaliste jusque dans sa manière de baptiser ses disques : M5, M6 et M7, qui sont les suites directes du numéro précédent, avec toujours cette patine indescriptible, des sonorités texturées comme sur une toile de Pollock et portées au c½ur par une pulsation organique, parfois à la limite de l'infrabasse. Unique en son genre.

Daniel Bell, lui, suit plutôt la voie du superminimalisme et de l'usage ludique des bruits en loops. Des gimmicks aussi, par exemple sur (I'm) Losing Control signé sous le pseudo DBX. Depuis, Bell a encore dépouillé son style, comme on peut l'entendre sur les disques sortis chez Logistic Records, notamment Blip, Blurp, Bleep paru en 2003. Les titres Bleep, Beep et Squirrel Bait sont deux bons exemples de ce minimalisme chirurgical et, il faut le dire, qui sonne parfois un peu gadget.

Mr. Plastikman, Richie Hawtin pour l'état-civil, est un autre jeune premier de la techno qui a fait ses classes à Detroit. Il compose ses premiers morceaux techno dès le début des nineties, en solo ou en duo avec Daniel Bell, John Acquaviva, etc. C'est avec ce dernier qu'il crée le label +8 [7], où il sort des titres techno, acid et ambient. Son côté minimal, il le travaille principalement sous le pseudonyme de Plastikman et avec la série d'albums qui paraît régulièrement chez Novamute. Quelque peu agaçant néanmoins, avec sa tendance à jouer les divas et son côté très conceptuel. Toujours est-il que de Sheet One à Closer, ses albums partent à la découverte de territoires sonores fascinants. Un univers sombre et technique, nappé de volutes acides dans Sheet One et l'insondable mélancolie du morceau Plasticine, sorte de plainte déchirante qu'on croirait émise par des IA [8] orphelines ; ou un univers tout en textures et en rythmiques longuement travaillées, celui de Consumed, en quête du fameux « bruit blanc ». Ce monde plastique translucide est habité d'artefacts étranges, projectiles fuselés lancés à l'assaut de l'espace - intérieur surtout, il faut donc s'approcher « closer ». A écouter, Spastik, rien que pour entendre le feu continu des roulements de percussions synthétiques. Une techno sèche, squelettique et... moribonde ?

Ich bin eine Berlinette [9]

Aujourd'hui malmenée par l'electroclash, la minimal tech s'essouffle quelque peu. Sans doute le recyclage ad libitum des mêmes patterns en clichés musicaux y est pour quelque chose, comme l'inflation de la production outre-Rhin et un prévisible désenchantement après les flammes du début. Il y a de quoi s'inquiéter quand, à l'écoute de certaines productions de Force Inc., Bpitch Control ou Kompakt, on s'aperçoit qu'elles relèvent au mieux de l'anecdote, au pire d'un beau foutage de gueule. Trop de clones, trop de monotonie, pas assez de cette énergie sauvage qui anime depuis ses débuts la techno. On compte donc sur des artistes comme la « Berlinette » Ellen Allien, Johannes Heil ou en France Cabanne, Ark et Krikor pour réinjecter une bonne dose de plasma transgénique dans la circuiterie minimal techno. Et que la machine reparte de plus belle !


Tremeur Couix

[0] Titre inspiré de L'essence n de l'amour de Mehdi Belhaj Kacem.
[1] Detroit, donc, ville-phare de la construction automobile avant le déclin de celle-ci.
[2] Autrement appelés « locked grooves ».
[3] La TB 303, un générateur de lignes de basses inventé par les ingénieurs de la firme Roland qui fut détourné de cet usage par un certain DJ Pierre qui, en en malmenant les potentiomètres, fit naître des sons inouïs. La TB 303 a acquis le statut de légende dans la musique techno, c'est avec elle que les musiciens créent ce son « acid » si caractéristique.
[4] Cubase, un des premiers logiciels de programmation musicale, présent à l'époque dans tout home studio digne de ce nom.
[5] Le site
www.logisticrecords.com propose l'écoute en intégralité des productions du label.
[6] Aka = « also known as ».
[7] +8 fait référence au variateur de vitesse d'une platine Technics, « plus huit » se référant au nombre de BPM ajouté à la vitesse initiale du disque.
[8] Intelligences artificielles...
[9] Berlinette, album d'Ellen Allien.