
Vendredi 22 heures, du jazz chez les bonnes soeurs
Pourquoi ne pas commencer cette journée de festivités par une soirée jazzy ? Ce soir mes tympans feront connaissance avec le trio Résistance à la dextérité magique : constitué de Bruno Tocanne, Lionel Martin et de Benoît Keller, respectivement batteur, saxophoniste et contrebassiste.
Il ne m'en fallait pas plus pour mettre mon ouie sur le mode réception. Des rythmes tous azimuts affleurent à mon oreille, entrent en moi et déstructurent ce que j'ai l'habitude d'appeler musique.
Celle-ci a d'ores et déjà trouvé sa place. Elle virevolte à travers les places, elle ricoche contre les murs, elle fait trembler la moindre partie des corps assis. En ce lieu propice, la Cour des Ursulines le jazz moderne du trio Résistance rencontre le passé urbain de la ville.
Comme posée là par un mécène esthète, cette « ancienne prison de femme » selon le clarinettiste est plus précisément un couvent devenu amphithéâtre à ciel ouvert, où l'acoustique tend à la perfection avec un tempo qui va crescendo. Un tempo qui se fait fado pour une interprétation d'un morceau dédié à la Révolution des Oeillets.
Le dernier disque de ces virtuoses, Global Vision, soufflé avec force à la face des spectateurs, tous recueillis dans un moment quasi religieux, fait du silence précédent l'ovation, un instant solennel. Comme si l'intensité polyphonique, après avoir tutoyé le firmament, s'écrasait brusquement sur l'enclume envoûtée de notre oreille interne. Les solos de ces trois belligérants du son compressent le temps. Celui-ci n'existe plus. Comme transporté je me résigne au départ, le rappel arrivant parfois trop vite.
Ici, le jazz a touché juste, il a pris aux tripes. Il est davantage qu'une simple musique ayant traversé comme souvent l'Atlantique.On regrettera seulement le parasitage des mauvaises vannes « engagées » entre deux morceaux. Mais cette soirée idyllique, point de départ d'une succession de représentations, lance sur les bons rails le train infernal de la découverte. Destinations : oeuvres musicales inconnues.
Samedi 15 heures, "Back in jazz roots"
La musique s'écoute aussi avec les yeux. Le regard vissé sur grand écran. Il est 15 heures. Dehors le thermomètre atteint les trente cinq degrés. Je décide donc de prendre l'air dans une salle obscure quand d'autres prennent des bains de soleil. Au programme projection d'un film sur le free jazzman Archie Shepp, saxophoniste d'exception. Monstre sacré selon les spécialistes.
Après avoir eu le plaisir d'écouter les poncifs d'usage du chauffeur de salle encensant le réalisateur (absent), et ses documentaires sociaux, la lumière s'éteint enfin. Et je me demande, comme souvent, si l'art est l'apanage de « l'homme de gauche » ? Ou bien les artistes « engagés » sont-ils plus médiatisés ? Une interrogation qui reste encore à élucider.
C'est un retour aux sources du jazz que nous dévoile avec sa caméra Franck Cassenti. Direction Saint-Louis en Casamance. Région du Sénégal d'où partirent des millions de noirs vers les Amériques. Destination inconnue pour eux mais pas pour les négriers. De ce mal un bien a surgit. Le jazz, ce miracle né d'une rencontre douloureuse entre deux civilisations, se dénonce la ségrégation. Outil de propagande des mouvements pour les droits civiques afro-américains. C'est à croire que la création se fait rarement sans souffrances. La douleur transcenderait-elle les artistes ?
Ce documentaire dessine ainsi l'itinéraire d'un adulte noir américain parti chercher le double imaginaire qu'il aurait pu être si l'esclavage n'avait jamais eu lieu. Un double d'une autre dimension dont personne ne sait s'il aurait été aussi musicien.
Côté technique, le réalisateur filme sobrement. Gros plan sur un Archi Shepp tout en méditation sur l'origine de ses ancêtres enchaînés. Les rares sons qui sortent de sa bouche se font surtout par le biais de son saxophone. Moment magique d'un homme faisant escale à Saint-Louis du Sénégal et qui, accueilli par des percussions, répond avec son free jazz. Communication naturelle, compréhension parfaite sans pourtant avoir prononcé un mot.
Fin du film, Archi Shepp seul, pose devant un baobab géant juste quelque instant avant qu'une myriade d'enfants, de femmes et d'hommes ne viennent à leur tour goûter aux joies du quart d'heure wharolien.
Samedi 18 heures, une fée me susurre du Schubert
Trois heures plus tard, au Corum, l'ambiance change. Au menu : An die Frau de Franz Schubert. La salle est immense. Un piano, deux micros comme unique décor. Soudain une fée apparaît, Dorothée Jansen. Robe longue, corset sublime, style impératrice de Vienne. Accompagnée au piano par Francis Grier qui, malgré son talent de virtuose et sa superbe queue de pie, n'arrive pas à détourner mon regard de ce bijou aux cheveux or.
Cette beauté électrise par sa voix de soprano. Elle balance à l'oreille du novice des mélodies dans la langue de Goethe qui ne m'est jamais apparu aussi sensuelle. Ici le phrasé guttural propre à l'allemand a disparu. Les opus défilent. Les notes restent suspendues.
Les Lieder de Schubert sont ainsi révélés par le duo Jansen Grier. A la Femme, composé de vingt chants traitant de thèmes aussi variés que l'amour (Le Pinson amoureux) le repos du guerrier (Chant d'Ellen) ou encore la religion (Ave Maria), est une des trois composantes de la série appelée Les Nouvelles Perspectives.
Cette ode à la sensualité féminine est parfaitement retranscrite par la voix cristalline de Dorothée Jansen. Les vingt chants traversent ainsi le temps et arrivent après des siècles en récital à nos oreilles modernes. Franz Schubert avait su, il est vrai, s'entourer de femmes aux voix « pures comme le métal ». Sortes de muses pour son esprit créatif. Entre autre Anna Milder-Hauptmann, la comtesse Sophie Weissenwolf ou la comédienne Sophie Müller... Toutes, des belles figures de la société viennoise.
Ce « Rendez-vous de 18 h » restera comme une divine surprise. La musique classique trop souvent en marge, devient ici l'axe central du festival, pour des spectateurs qui n'ont pas toujours l'occasion de se rendre à l'opéra.
Mais une journée ne suffit pas, il me faudra bien ce mois de découverte musicale en des lieux magiques, pour apprécier la totalité des différents artistes présentés. Ce festival aura vite fait de m'aspirer et de me rejeter d'ici la fin des hostilités, transformé.
Transformé par les voix ensorcelantes de sopranos faisant concurrence par leur tenues aux impératrices viennoises. Par des virtuoses aux instruments torturés par leurs doigts prenant soudain vie comme par magie. Par des artistes, enfin, proposant gratuitement leur oeuvres aux oreilles attentives et médusées des spectateurs dégagés des contraintes du temps. Pour essayer enfin de confirmer cette assertion d'Oscar Wilde : « la musique met l'âme en harmonie avec tout ce qui existe ».
Yacim Bensalem
Festival Radio France à Montpellier, jusqu'au 31 juillet.