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Dis papa, tu m´expliques Pif Gadget ?

Si curiosité et ingéniosité relèvent d'un atavisme, gageons que la résurrection du journal Pif Gadget saura déchaîner les passions chez les plus jeunes, comme ce fut le cas de leurs aînés. Outre la qualité des bandes dessinées qui y figurent, la présence récurrente de gadgets a contribué de manière insigne au succès du journal. A tel point que certains sont même devenus mythiques : c'est le cas de la poudre de vie et des pois sauteurs. Focus.



Le 1er juillet 2004 c'est toute une génération d'aficionados du célèbre chien d'Arnal et de ses gadgets surprenants, qui a pu se réjouir de la résurgence du plus révolutionnaire des magazines jeunesse, onze ans après son retrait des kiosques en 1993. Un certain dimanche 23 février 1969, sur les ondes d'Europe 1 une réclame annonçait pour la première fois l'avènement-énènement : « Pif, Pif, Pif Gadget ! Pif surprise ! Pif gadget surprise ! Gratuit ! Les jeunes, tous les jeunes ont rendez-vous demain lundi 24 février avec Pif et son gadget surprise gratuit ! (...) Pour Pif et son gadget surprise, Pif, Pif, Pif ! hourra ! ». Ce fut le début de vingt-quatre ans d'existence qui furent certes émaillés de petites difficultés mais surtout d'éblouissants succès. Au nombre de ceux-ci, les « pois sauteurs » et la « poudre de vie » ou pifises, réussirent l'exploit de hisser le titre à d'exceptionnels acmés éditoriaux, dépassant le million d'exemplaires vendus : tout simplement ébouriffant pour un hebdomadaire jeunesse ! Le service Sciences de Ring n'a pas su résister à la tentation d'une immixtion dans l'univers pifien, à la découverte de ces gadgets devenus mythiques.

 

La poudre de VIE

 

« Le sachet miracle ! La poudre de VIE », voilà ce qu'annonçait la couverture du n° 60, dans les kiosques le 13 avril 1970. Le succès est immédiat, des milliers de lecteurs se ruent littéralement pour se procurer un exemplaire au moins. Bon nombre d'entre eux, pris par un frénétique enthousiasme dévalisent les présentoirs afin de se constituer une réserve, c'est dire l'engouement suscité. Point de fioriture pour présenter le gadget, les deux sachets de poudre ne paient pas de mine certes, mais là n'est pas le plus important, car qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse.

 

Deux sachets car deux contenus différents, d'un côté les pifises, de l'autre de quoi les nourrir. Car les pifises vivent, c'est là toute l'audace du gadget. Le lecteur n'a qu'à verser le contenu poudreux dans un récipient rempli d'eau et agiter pour augmenter la solubilisation de l'oxygène. Au bout de quelques jours de minuscules points blancs se mettent à vibrer et se meuvent. D'un matériau inerte, on obtient une matière vivante ; le miracle de la vie dans un sachet, un tout petit sachet ! A partir de ce moment, intervient le second sachet contenant de la nourriture pour les pifises. Compte tenu de leur taille menue, une pointe de couteau suffit à repaître ces dernières. A condition de bien vouloir changer l'eau chaque semaine, l'élevage peut subsister longtemps, à la grande joie des lecteurs improvisés éleveurs pour l'occasion.

 

Comment à partir d'une simple poudre ensachée, le miracle peut-il avoir lieu ? La réponse est à chercher du côté de la biologie aquatique car il s'agit en fait de minuscules crustacés des estuaires et des lagunes appelés artémias salina (du grec signifiant bonne santé), couramment utilisés en aquariophilie pour nourrir poissons et coraux. En sachet, ils sont à l'état de cystes c'est-à-dire sous forme de minuscules oeufs dont l'éclosion peut être retardée de plusieurs années si les conditions ne sont pas favorables. Grégaires, ils se nourrissent de phytoplancton et sont très attirés par la lumière, ce qui peut donner lieu à de subtils ballets si l'on agite une source ponctuelle autour d'eux.

 

Il n'en fallut pas plus pour provoquer un formidable engouement chez le lectorat. A tel point que trente ans plus tard, l'écrivain Michel Houellebecq se remémorera son expérience des pifises dans Les Particules élémentaires : « Quelques semaines plus tard, le bocal grouillait d'une masse de crustacés translucides, à vrai dire un peu répugnants, mais incontestablement vivants ». La postérité saura se souvenir de la « poudre de vie », puisque la littérature l'assure.

 

Les pois sauteurs

 

Un an plus tard, le 4 octobre 1971, adjoint à la une du n° 137 on pouvait découvrir quatre pois dans un petite boîte ronde faisant des « toc, toc, toc » répétés, avec l'inscription suivante sur la couverture du numéro : « SON COEUR BAT comme le tien !... » Une fois de plus la barre du million d'exemplaire est franchie, le succès est à nouveau retentissant. Pourtant ces pifitos n'ont failli jamais être proposés car leur obtention a relevé de l'épopée ; il a fallu se rendre au Mexique pour y négocier avec des tribus navajos - rivales et parfois hostiles - l'achat de 5 millions de pois. Ceci fait, restait à les stocker et ce ne fut pas une mince affaire. A cet effet d'immenses hangars isolés furent nécessaires car au fond de leurs boîtes en fer-blanc les pifitos ne cessaient de sauter, fidèles à leur nature de pois sauteurs, d'où un vacarme assourdissant.

 

Une fois encore c'est dame Nature qu'il convient de remercier car le phénomène ici mis en jeu en est le fruit. En fait, tout comme les pommes de pin ne sont pas des pommes, les pois sauteurs ne sont pas des pois, mais la fine capsule écossée d'un arbuste sauvage qui se développe particulièrement au Mexique. Leur capacité à faire des bonds n'est pas une bizarrerie végétale, elle est la conséquence de l'action d'une larve de mite (Laspeyresia saltitans). Une fois que celle-ci a consommé le contenu de celle-là, elle a la curieuse habitude de se projeter contre les parois, impulsant de fait un mouvement à l'ensemble.

 

Dix jours avant la parution du journal, la direction du journal découvrait que les pois poussaient sur « l'arbre à flèches », arbre secrétant un poison bien connu des autochtones. Dans les bureaux des éditions Vaillant, 126, rue de La Fayette, l'inquiétude commençait alors à semer le trouble dans les esprits, car que se passerait-il s'il venait à l'esprit d'un jeune lecteur d'ingérer un des pois ? « Le soir même, nous avons fait appel à des laboratoires parisiens et à des scientifiques de premier plan. Ils ont travaillé tout le week-end », raconte Richard Medioni alors rédacteur en chef. Par chance l'innocuité des pois fut assurée, l'invasion put alors avoir lieu avec l'ampleur qu'on lui sait.

 

Poudre de vie, pois sauteurs, monstres mous, menottes siamoises, lunettes sidérales, autant de dénominations évocatrices aux relents éternels dans l'imaginaire de milliers de lecteurs. Aujourd'hui la seule nostalgie n'est plus de mise car l'aventure prend un nouvel essor. Déjà les points de vente ont été assaillis, voire pillés pour certains. Telle est la dure rançon de la gloire.



Sami Biasoni